La justice climatique : quelles responsabilités ?

Conférence-débat : mardi 11 décembre 2018 à Sorbonne Université

 

À l’occasion des célébrations de son cinquantième anniversaire, le laboratoire de météorologie dynamique (LMD-IPSL) organise trois événements sur chacun de ses sites.

Le troisième et dernier débat, « La justice climatique : quelles responsabilités ? », aura lieu le mardi 11 décembre 2018 à 18h à Sorbonne Université sur le campus Pierre et Marie Curie. En présence de :

  • Pierre André, spécialiste de philosophie politique et d’éthique appliquées au changement climatique et doctorant au Centre international de philosophie politique appliquée (CIPPA, Sorbonne Université) ;
  • Fabrice Flipo, professeur de philosophie et d’épistémologie à l’institut Mines-Télécom Business School et chercheur au laboratoire du changement social et politique (LCSP, Université Paris-Diderot) ;
  • François Gemenne (sous réserve), spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement et des migrations, membre du GIEC, co-directeur de l’Observatoire Défense et Climat du ministère des Armées et Directeur de l’Observatoire Hugo à l’Université de Liège ;
  • Agnès Michelot, présidente de la Société Française pour le Droit de l’Environnement (SFDE) et enseignant-chercheur à l’université de La Rochelle.

Modération par Rachel Mulot, chef du service « Enquêtes » au magazine Sciences et Avenir.

 

La question climatique exacerbe les enjeux de justice, dans la mesure où la force ne peut guère prévaloir : aucun pays n’a la possibilité de contraindre les autres à agir, tous sont plus ou moins vulnérables. Il ne reste donc que les enjeux moraux : pourquoi agir pour réduire les émissions, plutôt que de ne rien faire ? A quelle hauteur agir et en fonction de quels dommages ? En cas de réchauffement, qui doit s’adapter, qui aura les moyens de le faire ?

La philosophie éthique et morale procède volontiers en classant les raisons qui peuvent être invoquées : droits des générations futures, devoirs des générations présentes, maximisation de l’utilité sur une longue période, etc.

Une autre approche peut consister à identifier les freins à l’action, tant à la réduction des émissions qu’à l’adaptation (entendue au sens large de transformation des modes de vie). Dans ce domaine trois grandes catégories de responsables peuvent être identifiés.

Les premiers sont les élites, politiques, économiques, voire judiciaires ; ce sont celles et ceux qui ont un rôle proéminent dans le changement social et politique : gouvernements, grandes entreprises, partis politiques, individus dotés d’un pouvoir de décision important (patrons, etc.). Ce sont souvent également des individus qui ne sont touchés que de manière lointaine par les effets, et peuvent disposer de moyens importants pour faire face aux menaces.

Les seconds, les individus n’ayant accès que de manière indirecte à l’information et à l’action dépendent beaucoup de l’attitude des premiers, de blocage ou de facilitation. Les études de l’Ademe (2006-2015) montrent en effet à quel point les Français, par exemple, sont à la fois conscients de la gravité des enjeux et ignorants tant des causes que des solutions. Ces individus sont dotés de peu de pouvoir, à l’instar de Monsieur et Madame Toulemonde, et leurs capacités d’action et d’adaptation sont limitées et très variables suivant les pays et les situations socio-économiques. Le risque est grand de voir les inégalités se creuser très profondément, dès lors qu’en matière de climat, c’est l’essentiel (les saisons) qui viendra à manquer. Néanmoins leurs marges d’action ne sont pas inexistantes. Le psychologue étasunien Robert Gifford dans une étude de synthèse (2011) pointe les sept grandes catégories d’obstacle : l’ignorance, la comparaison interpersonnelle etc. Bien que chacun d’entre nous ne possède qu’une parcelle limitée de souveraineté, celle-ci peut être, ou ne pas être, mobilisée en faveur du climat et plus généralement de moyens d’actions, y compris en termes de contestation et de soulèvement face aux inégalités et injustices. Et se mobiliser n’est pas si aisé, quand la majorité prête attention à de tout autres enjeux, la carrière, la consommation, etc.

Les corps intermédiaires sont la troisième catégorie d’acteurs. Leur principale limite est de n’incarner en règle générale que des enjeux thématiques et sectoriels. Les syndicats de salariés défendent l’emploi, les associations écologistes ne voient que le climat : leur lutte contre les inégalités est essentielle mais partiellement contradictoire ; pourtant les uns dépendent des autres dans la mesure où les uns peuvent freiner l’avancement des revendications des autres.

Hobbes disait que la justice est débattue en permanence, à la fois par la plume et par l’épée. Rawls affirmait dans le même temps qu’elle est ce qui fournit aux structures de base d’une société leur stabilité. La question climatique ne fait pas exception. La justice est à la fois repère commun (beaucoup d’acteurs s’accordent sur la nécessité de réduire les émissions et de les partager équitablement) et enjeu d’affrontement, dans la mesure où les positions sont diverses, en termes d’attribution des responsabilités : pour les uns chacun doit se prendre en charge, pour d’autres les pouvoirs en place doivent être changés, car s’accommodant trop des inégalités, actuelles et à venir. Le débat court depuis le début, depuis qu’Indira Gandhi répondit aux pays du Nord inquiets pour l’environnement que la première pollution, c’est la pauvreté. Cet enjeu structure profondément les négociations climatiques, entre droit au développement et droit à un environnement sain. À nouveau l’enjeu est paru central à l’ouverture de la COP 21.